María
On la retrouve dans la rue et María, sans doute plus vieille mais encore toute belle, nous salue de sa voix chantante. Combien de fois dans le passé ai-je entendu cette voix, au-dessus de ma petite tête, parler en musique ! Parfois c’était une mélodie extraite d’un programme de « coplas » auquel elle ne pouvait pas empêcher de se promener dans sa mémoire. Mais sinon, la plupart du temps elle tissait des sons très légers, de durée et hauteur improvisés, comme des vrais chants d’oiseaux. Ces sons, qui pouvaient se succéder pendant de longues minutes sans arrêt, accompagnaient María partout dans la maison et dans ses différents tâches tout au long de la matinée, puisqu’elle était, accessoirement, employée chez nous comme femme de ménage.
Or, selon ma mère, nous ne connaissons cette femme-oiseaux de rien. Voilà pourquoi elle fixe pour notre rendez-vous l’impersonnelle place de La Aurora, en proposant d’aller dans un café qui ferme raisonnablement tôt et, une fois que l’on y est installées, en laissant tomber un regard absent sur les murs sales qui nous entourent pendant que María parle.
Elle et nous menons des vies très différentes, depuis toujours. Cela peut se voir de loin dans nos gestes, et de plus près dans notre façon de parler. Il y a aussi eu le moment où nous lui avons offert un très fin collier en or, avec un petit diamant au centre, en l’appelant « un détail ». Elle reconnaît que nous lui manquons. Nous, nous pouvons seulement répondre par un sourire de compassion.
On se promène et on s’éloigne un peu elle et moi. Elle me raconte des anecdotes de moi, très anciennes, d’avant la date de mes premiers souvenirs. Elle se plaint doucement, comme est-ce qu’il est passé vite le temps, on l’a même pas vu venir. Je réponds que oui, moi je l’ai vu venir, mais après je me tais et on marche en silence. Bien sûr elle fait référence à sa solitude actuelle, c’est ça qu’elle n’avait pas prévu, et elle se voit maintenant comme un vieil oiseau en chantant tout seul dans sa cage.